Voici retranscrite dans son intégralité l’intervention de Jean-François Milesi qui animait la réunion publique sur les écoles et l’enseignement public à Beaucaire :

En préambule, il n’est peut-être pas inutile de signaler que cette réunion consacrée à l’Ecole Publique n’est pas motivée par l’actualité judiciaire ; c’est une problématique essentielle de la vie de la Cité, qui s’impose en cette période de rentrée, mais il est vrai que la démission de l’Adjointe à l’Enseignement, par la désorganisation ou les retards que cela risque d’occasionner, ne peut que nous rendre plus attentifs à ce sujet.

De même, si nous faisons un peu l’historique de la situation scolaire dans notre ville, ce n’est pas par nostalgie d’anciens combattants, mais parce que certaines prises de position, certains actes de gestion passés expliquent un certains nombre de difficultés présentes.

Dans cette trop rapide introduction, nous nous proposons d’évoquer des questions auxquelles Réagir Pour Beaucaire ne souhaite pas forcément imposer des réponses toutes faites : il s’agit de susciter un débat citoyen impliquant en premier lieu les acteurs que sont les parents et les personnels mais aussi l’ensemble de la population, afin de bâtir des propositions concrètes.

Tout d’abord, il parait difficile de séparer totalement la situation locale du contexte national : depuis plusieurs années, le gouvernement met en œuvre son dogme qui vise à ne remplacer qu’un fonctionnaire sur deux partant à la retraite ; les Ministres de l’Education Nationale successifs, en dernier lieu Darcos puis Chatel, l’ont appliqué avec un zèle tout particulier, au rythme de 15 à 16.000 suppressions de postes par an (ce sera encore le cas en septembre 2011), alors même que la démographie contredit les discours officiels et que la population scolaire augmente ; c’est particulièrement vrai à Beaucaire où les effectifs des écoles publiques, maternelles et primaires, sont passés d’environ 1.300 à 1.500 élèves entre 2008 et 2010 (dont 532 en maternelles et 966 en primaire). Ce qui occasionne, nous allons le voir, des problèmes aigus de locaux, puisqu’il ne reste que 43 places disponibles pour l’ensemble des 5 écoles maternelles et seulement 18 pour les 6 écoles primaires !! En tout cas, on en vient presque à regretter le Ministre Allègre, qui parlait de « dégraisser le mammouth » ; il y a belle lurette qu’il n’y a plus de gras : hier, on mordait dans le muscle, aujourd’hui, c’est à l’os qu’on s’attaque : si quelques classes ont dû être ouvertes ces dernières années pour éviter que les moyennes par division ne deviennent insupportables, néanmoins, une CLIS (Classe d’Intégration Scolaire) a été fermée à l’Ecole Nationale en 2009 ; ces structures qui accueillent 12 enfants au maximum sont destinées à traiter les situations de handicap (d’ordre cognitif, mental, auditif, visuel ou dyspraxique…). De la même façon, les RASED (Réseaux d’Aides Spécialisées aux Elèves en Difficulté) sont dépouillés de leurs moyens, alors même que Beaucaire concentre de multiples difficultés économiques, sociales et culturelles…Aujourd’hui, on s’attaque même aux personnels non titulaires, aux emplois précaires que sont les Auxiliaires de Vie Scolaire ou les Contrats Uniques d’Insertion (ex CAE : contrats d’accompagnement vers l’emploi) pour faire des économies. On pourrait encore évoquer les projets de suppression des écoles maternelles pour les remplacer par des « jardins d’enfants » payants ; à ce sujet, comment oublier le mépris et la méconnaissance des apprentissages qui se jouent en maternelle de la part du sieur Darcos qui s’indignait que l’on exige des diplômes pour enseigner en Maternelle, alors qu’il suffit à l’en croire, de savoir changer les couches-culottes ?! Tous les prétextes sont bons (réforme, rythmes scolaires, surcharge de travail des enfants….) pour justifier une vision purement comptable et financière de l’Ecole, vision dont les plus faibles sont les premières victimes.

Si l’on peut reprocher au maire actuel de se réclamer d’une majorité nationale qui applique une telle politique, on doit cependant reconnaître que son Conseil Municipal a fait l’effort d’embaucher un Agent Territorial Spécialisé des Ecoles Maternelles (les ATSEM) par classe, ce qui n’était plus le cas depuis longtemps…

Il faut rappeler aussi que depuis les premières lois de Décentralisation, en 1983, les charges de construction, de fonctionnement et d’équipement des écoles relèvent des communes ; celles des collèges sont du ressort des départements et donc du Conseil Général (E.Vigne et E.Triolet), les Lycées comme le Lycée professionnel Paul Langevin dépendent de la Région. Les personnels enseignants, pour tous les établissements sont des fonctionnaires d’Etat ; en ce qui concerne les personnels de service, pour les écoles ce sont des agents municipaux ; pour les collèges, depuis la deuxième vague de décentralisation, en 2004/2005, ces personnels ont pu –pour la plupart, pas tous-choisir entre l’Etat et le Département…

Ces généralités rappelées, un petit retour en arrière s’impose : de 1959 à 2008, soit un demi-siècle, Beaucaire n’a connu que 2 équipes municipales qui ont dirigé la Ville pendant une durée équivalente et, toutes deux, ont eu un maire instituteur : José Boyer puis Jean-Marie André (ce dernier suppléé, sur le papier, par Mme Cellier lors de ses dernières années de mandat). Mais là s’arrête le parallèle car autant pour le premier l’Ecole était un investissement, une forme d’idéal républicain, autant pour l’autre, elle fut une charge, un poids, voire une monnaie d’échange, un objet de marchandage et de chantage, voire de prise d’otages pour de sordides mobiles politiciens. Beaucaire et sa jeunesse en paient encore le prix ! En effet, jusqu’en 1983, l’implantation des écoles a suivi le développement de la ville : au milieu du XXième Siècle, elles étaient situées dans ce qui est aujourd’hui le Centre ancien, ou en zone agricole, comme à Saujan ou plus tard à Nourriguier (ces 2 établissements étant aujourd’hui fermés) ; le développement de l’activité industrielle à Garrigues Planes autour de la cimenterie et de la brasserie, avec les cités ouvrières des Castors et des Houblons, fut accompagnée de l’implantation d’une école maternelle et primaire. Quand la ZUP sortit de terre, il y eut au cœur de celle-ci, l’Ecole de Puech-Cabrier, puis, vers 1980, celle de La Moulinelle, érigée en lien avec cet outil mis au service de la jeunesse qu’est la Halle des Sports. C’était là que se situait alors la limite de la ville avec, à proximité, au milieu de champs en friche, les baraquements d’un futur collège que l’Etat avait implantés dans la perspective du développement jusqu’à Beaucaire de la Zone Industrielle de Fos, qui devait devenir la Ruhr de la Méditerranée. Le choc pétrolier de 1974 mit un terme à ces espérances et il fallut tout la combativité des parents et des enseignants pour que les baraquements deviennent le Collège Elsa Triolet.

Par contre, au cours des trente dernières années, sous les municipalités André, Cellier et, dernièrement, Bourbousson, la population de Beaucaire a augmenté, grosso modo, de 10% mais la surface bâtie, elle, a explosé, a doublé durant la même période, une surface entièrement consacrée à la spéculation immobilière, aux lotissements et aux zones commerciales ; mais rien pour les équipements publics, pas une salle pour les associations, pas un lieu pour le développement de la vie citoyenne et culturelle, rien qui ne structure l’espace…Aucune école n’a été bâtie pour accompagner cette expansion qui a aussi correspondu à un déplacement sans précédent du centre de gravité urbain. Aucune école mis à part le déplacement de l’Ecole maternelle du Sizen dans l’enceinte de la Condamine, dans des conditions rocambolesques qu’il faut rapidement rappeler. Comme dit précédemment, J.M. André a toujours considéré l’Ecole comme une charge ou comme un moyen de pression : la reconstruction du Collège Vigne, qui touche enfin cette année à son terme, en est une illustration parfaite, caricaturale même ; la première demande de restructuration date de décembre 1991, voilà 20 ans déjà….La décentralisation fait que le Conseil Général doit en être le maitre d’œuvre, mais la commune doit proposer des terrains, soit pour déménager le collège soit pour agrandir son assise sur place. Le conseiller général de l’époque s’appelle Bernard Deschamps, il est communiste ; ce qui est insupportable pour monsieur André : les terrains proposés pour déplacer le collège sont tous, pour une raison ou une autre, inconstructibles ; par contre, le chantage financier sur le Conseil Général est permanent : on lui demande d’élargir la rue Henri Soulier, voie communale ; la chapelle, au bas du collège, est démontée, restaurée, reconstruite, elle aussi aux frais du département ; le terrain adjacent du Sizen, nécessaire à la reconstruction sur place, est vendu par la mairie au département au prix du terrain à bâtir, plusieurs dizaines de milliers d’euros- alors que la Municipalité Boyer avait vendu pour le Franc symbolique le terrain nécessaire à la construction d’Elsa Triolet- ; André exige et obtient également que la reconstruction de l’Ecole du Sizen, qui est de la responsabilité de la commune, soit également prise en charge par le Conseil Général…Bref, durant ces 20 années perdues en marchandages indécents, les bâtiments du Collège ont beaucoup souffert, les enfants de Beaucaire aussi, son image s’est dégradée, la mixité sociale y a disparu, aggravée ces derniers temps par la suppression de la sectorisation voulue par Sarkozy, mesure mise en œuvre depuis longtemps à Beaucaire dans le Primaire, qui a conduit à la ghettoïsation des écoles du centre ville en amont et du collège Vigne, en aval. Tant et si bien, que malgré des installations flambant neuves, ce collège a perdu 2 classes en cette rentrée et il va falloir les efforts de tous, Mairie comprise, pour qu’il retrouve la confiance des parents et redevienne un outil de développement local. Ces difficultés s’expriment aussi à travers le mal être des personnels : il n’y a pas si longtemps, 4 ou 5 ans je crois, c’est la totalité de l’équipe enseignante de l’Ecole rue Nationale qui a demandé et obtenu sa mutation sous d’autres cieux d’une année sur l’autre, alors que l’efficacité au service des enfants passe aussi par la stabilité des équipes qui en ont la charge, et donc la prise en compte par les élus locaux de leurs difficultés, de leurs projets, de leur parole….

Si vous le permettez, je voudrais dire un dernier mot sur l’Histoire récente qui éclaire le présent : en 1989, Beaucaire a défrayé la chronique sur le plan national, à travers l’instrumentalisation politicienne de ses écoles par J.M.André et son équipe ; cette année-là, il décida d’exclure 42 enfants des listes d’inscription dans les écoles, puis des cantines et des transports scolaires, au motif qu’en raison de leurs origines, ils constituaient un handicap pour leurs camarades d’études, en violation de toutes les règles internationales. Cet élu, qui espérait ainsi chasser sur les terres du Front National, fut condamné à Grenoble mais les écoles de Beaucaire, leur image, en ont été durablement salis !

Vous le voyez, un quart de siècle de mépris, de désintérêt pour l’Ecole Publique, ici, nécessite une mobilisation, une réflexion et des actions fortes pour reconstruire. Il y a d’abord, cela a déjà été évoqué, le manque de places et la vétusté de certains locaux. Tout est plein : le seul local susceptible de pouvoir accueillir une éventuelle classe supplémentaire est, aujourd’hui, le logement de fonction de la Condamine ! Mais, enfin, pour la première fois depuis bien longtemps, la municipalité actuelle évoque la possibilité d’une école nouvelle, près du canal et de la capitainerie, sur les surfaces libérées des projets extravagants de Marinas caressés par André et Cellier. D’une part, ce projet, s’il se réalise demandera du temps : il ne saurait donc, en aucun cas, justifier le blocage actuel d’environ 50.000 euros de travaux qui s’imposent dans les écoles existantes. Par ailleurs, on annonce qu’il s’accompagnerait de la disparition de 2 écoles du Centre Ancien (Le Château et Nationale) : on peut se demander si cette décision ne précipiterait pas la mort du cœur historique, déjà déserté par bien des services publics ou commerciaux. Si l’on a à cœur de le revitaliser ne serait-il pas possible de profiter d’une construction nouvelle pour dédoubler les écoles existantes et offrir aux élèves qui les fréquenteraient plus d’espaces, plus de services, plus de moyens par exemple pour l’expression théâtrale, les Arts plastiques, le sport en salle etc. ? Fermer 2 écoles pour en ouvrir une ne va pas en tout cas augmenter sensiblement les capacités d’accueil, ce qui est pourtant l’une des difficultés actuelles…On peut aussi s’interroger sur la pertinence du lieu choisi : il est davantage tourné vers le Sud et le quartier St Joseph, des zones où l’expansion urbaine parait condamnée depuis les inondations de 2003. Ne serait-il pas plus judicieux d’examiner aussi (mais cela ne condamne pas forcément le projet municipal) l’opportunité d’une nouvelle école dans les zones nouvellement urbanisées, à l’Ouest ou au Nord, avec là aussi des structures comme une salle polyvalente, un jardin, une place publique, des aires de sport qui permettent l’émergence d’une vraie vie de quartier, qui structurent ces étendues aujourd’hui invertébrées où les populations n’ont aucun lieu, aucune occasion de se rencontrer, de se parler, de se connaître…Ces questionnements sont d’autant plus urgents que les derniers projets de révision du Plan Local d’Urbanisme laissent entrevoir une volonté d’urbaniser au-delà de la Rocade, mais aussi autour de la nouvelle caserne des pompiers. Le lien entre urbanisme, équipements collectifs, services publics comme les écoles, est absolument indispensable, ou alors on se précipite vers des villes éclatées, inhumaines et invivables !

Cela pose aussi le problème des déplacements et en particulier de la sécurité des enfants sur le chemin d’écoles de plus en plus éloignées des quartiers récents, de l’engorgement automobile aux heures de rentrée et de sortie, de son impact sur l’environnement ; le moment n’est-il pas venu de mettre à l’ordre du jour un Service de Transport Scolaire desservant par bus la périphérie urbaine, et plus seulement les écarts de la Plaine ?

Dans les autres domaines du ressort de la Mairie, ne faudrait-il pas dans une Zone d’Education Prioritaire comme la nôtre remettre en place vigoureusement des études surveillées, des groupes d’aide aux devoirs, et travailler très en détail, très en profondeur, tout ce qui concerne les activités périscolaires (au-delà du seul Centre Aéré) de façon à retirer certains enfants de la rue et à offrir au plus grand nombre l’accès à des domaines, à des modes d’expression, qu’ils ne peuvent trouver chez eux.

Ne peut-on aussi réfléchir à une aide véritable à la parentalité, à travers des dispositifs, des intervenants, qui permettent à des parents parfois dépassés, de réfléchir, de s’organiser, de retrouver une maîtrise perdue sur leurs enfants, en amont des problèmes, plutôt que d’invoquer de façon rituelle la suppression des allocations familiales ou la prison pour les parents d’enfants délinquants, mesures qui aggravent plus qu’elles ne règlent les problèmes ?

Enfin, en guise de dessert pour cette trop longue introduction, qui n’avait d’ailleurs pas pour objet de faire une revue détaillée et complète, il parait nécessaire d’évoquer les cantines, au sujet desquelles il semble que de nombreuses plaintes se fassent entendre : problèmes de rations et de quantité, à propos desquels les services municipaux répondent qu’un tiers des convives participeraient aux repas de façon indûe, soit parce que les enfants en question soit parce que les enfants en question seraient « oubliés » par leurs parents à midi, soit parce que les familles ne règleraient pas le forfait demandé. Le chiffre avancé parait ahurissant ! Soit les familles ont les moyens de payer et la Mairie est en droit de l’exiger, soit les familles sont en difficulté et les services municipaux savent très bien de quels services sociaux ils doivent se rapprocher, que ce soit le Centre Communal d’Action Sociale ou le Centre Médico-Social, mais il n’y a aucun argument valable pour que les rations servies demeurent insuffisantes et il est hors de question que les écoliers fassent les frais d’une politique d’austérité municipale ! Une autre demande remonte fortement, qui est celle de la compétence des personnels employés dans les cantines, surtout dans le domaine de la gestion des groupes d’enfants : beaucoup de contrats précaires (CUI/CAE) sont utilisés ; il serait temps que les élus se rendent compte que ces personnes ne sont pas seulement de la main d’œuvre bon marché, mais des citoyens en difficulté momentanée pour qui le contrat doit aussi comprendre un volet formation de façon à acquérir une qualification, un surcroît d’autonomie et de dignité. Il y en a assez de cette conception des contrats précaires qui consistent à ne voir en eux que de la main d’œuvre corvéable et jetable à merci : il y a d’abord et avant tout des êtres humains, des citoyens en quête de reconnaissance, d’utilité sociale et de dignité ! D’autant plus que la cantine, dans des villes en difficulté comme la nôtre est, pour beaucoup d’enfants, la seule occasion de prendre un vrai repas, vraiment équilibré, dans la journée et, avec du personnel compétent et bien formé, cela peut constituer une séquence éducative, tout aussi importante que d’autres dans la journée scolaire ! Il peut y avoir une approche pédagogique de l’alimentation ! C’est d’ailleurs l’un des enjeux de la cantine bio qui pourrait petit à petit se mettre en place, au lieu du simulacre actuel qui semble n’être qu’un effet d’annonce…